Par Geneviève Falaise

Le 27 janvier, j’invite mon conjoint au Théâtre du Nouveau Monde après l’avoir entendu dire : « J’ai soif de culture. Aimerais-tu qu’on aille voir Le Misanthrope ? »
Quelles seraient les motivations à consommer un produit culturel en général et, dans ce cas-ci, à assister à cette pièce de théâtre ?
Selon Bourdieu (1984), l’« habitus » influencerait une personne dans ses pratiques culturelles ; autrement dit, ce qui provient de sa famille (capital économique, social et culturel) orienterait les goûts d’un individu pour les arts. Outre les valeurs transmises par la famille, le milieu éducatif, une pratique artistique et le fait d’avoir connu des expériences artistiques durant l’enfance interviendraient dans l’intérêt individuel vis-à-vis des arts (Colbert et Ravanas, 2021). Ce qui mènerait une personne à consommer de l’art dépendrait en fait d’une multitude de facteurs complexes, tels les bagages de connaissances et d’expériences, de rencontres marquantes, ses propres inférences ou émotions (Colbert et d’Astous, 2021).
Cinq motifs, dynamiques et pouvant être vécus en même temps, stimuleraient les consommateurs dans leurs pratiques culturelles (Colbert et Ravanas, 2021) :
- les motifs d’enrichissement ou motivations personnelles à nourrir sa curiosité intellectuelle ;
- les motifs hédoniques, d’ordre émotionnel, comme le désir de vivre une expérience, agréable ou non ;
- les motifs récréatifs liés au besoin de sortir de sa routine, de se divertir ;
- les motifs normatifs liés « au besoin de se conformer aux attentes de la société et d’y être accepté, […] au désir d’interagir et d’entretenir des liens avec autrui » ;
- et les motifs de distinction, comme la volonté de se distinguer des autres, en participant notamment à des activités prestigieuses.
Selon Chabrier (2019), aux « motivations hétérogènes, individuelles et intrinsèques » des publics de théâtre, motivations difficiles à prévoir, l’accès à l’information constitue un facteur extrêmement important dans la consommation d’une pièce de théâtre.
Parue dans Le Devoir, l’analyse de Cornellier sur Le Misanthrope a ainsi piqué la curiosité de Dominic, mon conjoint (motif d’enrichissement), qui a lu au cégep ce chef-d’œuvre de Molière. Cette pièce lui a « ouvert les portes de la littérature », selon ses mots, puisque celle-ci ne faisait pas partie de son éducation familiale. En plus, Dominic s’est souvenu avec nostalgie de sa propre quête d’authenticité, semblable à celle du personnage principal ; il voulait goûter à nouveau cette émotion (motif hédonique).
Aimant d’emblée les arts de la scène (motif d’enrichissement) et ayant été en contact très jeune avec la littérature, je savais que cette soirée me ferait oublier le stress travail/études (motif récréatif), tout en me faisant ressentir un brin de fierté d’aller au TNM (motif de distinction), en si belle compagnie (motif hédonique).
C’est donc la combinaison de nos deux personnalités, celle de mon conjoint, toujours à l’affût des sorties culturelles en cours, et la mienne, proactive, qui nous a motivés à consommer cette fois-ci de la culture. Il serait cependant difficile, pour les spécialistes en marketing, d’identifier sur quels produits culturels nos choix futurs se porteront, puisque nos motivations changent constamment.
Références :
Bourdieu, Pierre (1984). Distinction: A Social Critique of the Judgment of Taste, Cambridge, MA, Harvard University Press.
Chabrier, Aude (2019). « Mais quelles peuvent bien être les motivations du public pour aller au théâtre? », Presse Profession spectacle. Récupéré le 28 janvier 2024 de https://www.profession-spectacle.com/mais-quelles-peuvent-bien-etre-les-motivations-du-public-pour-aller-au-theatre/
Colbert, François et Alain d’Astous (2021). « La perception », Le consommateur d’art et de culture. Une perspective marketing, Montréal, Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux, HEC Montréal, p. 29-42.
Colbert, François et Philippe Ravanas (2021). « Analyse des consommateurs », Marketing des arts et de la culture, 5e éd., Montréal, Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux HEC Montréal, p. 77-122.
Cornellier, Louis (22 janvier 2024). « La colère est-elle une vertu ? », Le Devoir, Idées. Récupéré le 28 janvier 2024 de https://www.ledevoir.com/opinion/idees/805734/theatre-colere-est-elle-vertu